jeudi 14 décembre 2017

Nos années folles d'André Téchiné

     
     

La véritable histoire de Paul qui, après deux années au front, se mutile et déserte. Pour le cacher, son épouse Louise le travestit en femme. Dans le Paris des Années Folles, il devient Suzanne. En 1925, enfin amnistié, Suzanne tentera de redevenir Paul. (AlloCiné) 


L'histoire étonnante de Paul Grappe, je l'ai découverte à travers la bande dessinée de Chloé Cruchaudet "Mauvais genre".
Elle surprend, cette histoire d'un homme qui par refus de retourner au front et pour pouvoir vivre à l'air libre va se travestir en femme, aidé par son épouse.
Et se perdre au passage, perdre son identité, ne plus savoir qui est Paul ou Suzanne, se perdre avec Suzanne dans les plaisirs de la nuit et une sexualité débridée où les interdits n'ont plus lieu d'être.
Alors, comment André Téchiné s'est-il emparé de cette histoire pour la montrer à l'écran ?


C'est en repensant au film que l'on se met à saisir les symboliques dont le réalisateur a parsemé les dialogues.
Ainsi, dans un scène où Paul, encore soldat, vient de rejoindre Louise dans une chambre miteuse, celle-ci le lave et il lui demande de frotter pour retirer l'odeur de boue, et si elle l'aimera encore quand il n'aura plus de peau.
Comprendre : m'aimeras-tu si je change de peau ?
Et plus tard : continueras-tu à m'aimer en femme ?
On voit souvent Paul boire un verre avant/pendant la guerre, ce qui laisse présager de son alcoolisme par la suite et des verres qu'il enfilera à la chaîne.
Il faut dire qu'André Téchiné a l'habitude de ne pas tout expliquer et de laisser le spectateur deviner.
Si sa Louise reste quasiment la même du début à la fin, il n'en est pas de même de Paul.
Il y a Paul l'homme, celui de 14-18, celui qui se travestit, celui qui se prostitue, celui qui joue son propre rôle sur une scène.
A la fin, Paul est un puzzle dont les pièces sont éparpillées aux quatre vents, pas étonnant que Paul ne sache plus qui il est ni ce qu'il veut être.
La folie de Paul se ressent à l'écran, tout comme la peur qu'il inspire à Louise, pourtant à l'origine de la création de Suzanne, une créature diabolique qu'elle ne maîtrise plus.


La mue de Paul n'est pas toujours très réussie, il faut bien le reconnaître, surtout si l'on compare à Romain Duris dans "Une nouvelle amie" de François Ozon, qui excellait dans ce rôle d'homme se transformant en femme.
Si Céline Sallette est juste dans son jeu, c'est d'ailleurs un vrai bonheur à voir  l'écran tant elle habite ce personnage de Louise et tant il semble avoir été fait pour elle, on ne peut pas toujours en dire autant de Pierre Deladonchamps que je découvrais à l'écran pour la première fois.
Il joue parfois bien, d'autres fois il est en-dessous, ou alors le problème vient de la direction par André Téchiné de ses acteurs.
J'ai eu l’impression qu'il pouvait donner bien plus, ce rôle n'était pas évident et ce n'est pas une mission complètement réussie.
Autant j'ai pu cerner Louise autant Paul reste une énigme, Suzanne serait presque plus compréhensible.
Heureusement que pour rehausser un tantinet l'ensemble il y a la très belle reprise de la chanson Auprès de ma blonde par Olivia Chaney qui vient ponctuer les scènes de ce film, sinon Céline Sallette n'aurait pas suffi à elle seule pour tenir le film.
C'est un bon André Téchiné mais j'ai connu mieux de ce réalisateur, je suis partagée sur ce film, surtout en y repensant après coup.


"Nos années folles", c'est d'abord l'histoire d'une passion entre un homme et une femme, et qui dit passion sous-entend évidemment drame; puis celle d'une mue qui aurait pu mieux réussir à André Téchiné.

mercredi 13 décembre 2017

Elle s'appelait Tomoji de Jirô Taniguchi


Taniguchi met ici en scène la rencontre entre deux adolescents dans le Japon de l’entre-deux guerres (1925-1932). Tomoji vit dans la campagne au nord du mont Fuji, tandis que Fumiaki fait ses premiers pas de photographe à Tokyo. L’auteur nous fait découvrir avec sa sensibilité habituelle ce qui va unir ces personnages. 
Une histoire inspirée de personnages réels qui fonderont par la suite une branche dérivée du bouddhisme. (Rue de Sèvres)

Jirô Taniguchi, c'est toujours beau et poétique, alors quand pour la première fois il s'intéresse à la vie d'une personne ayant réellement existé et bien c'est aussi tout cela.
"Elle s'appelait Tomoji" est l'un de ses derniers ouvrages, Jirô Taniguchi nous ayant quitté en février de cette année, et dans ce roman graphique l'auteur s'intéresse à Tomoji Uchida, une femme née en 1913, ayant réellement existé, et qui a créé un temple Bouddhiste dans la région de Tokyo.
C'est d'ailleurs ce temps qui a demandé à l'auteur de rendre hommage à cette femme.
Non seulement Jirö Taniguchi s'attaque à une forme de biographie, mais c'est aussi la première fois que le personnage central de son histoire est féminin.
Je parle de forme de biographie car plutôt que de raconter cette partie de l'histoire Jirô Taniguchi s'est intéressé à ce qui s'est passé avant, sa jeunesse, sa première rencontre avec celui qui deviendra son mari, les années de travail et de souffrance puis son mariage.
Le bonheur n'apporterait pas grand chose à cette histoire, pour comprendre Tomoji il faut savoir d'où elle vient et ce qu'elle a vécu, le reste coule de source.

Tomoji a vécu une enfance en partie heureuse jusqu'à la venue de drames, qui au lieu de l'affaiblir vont forger son caractère et faire d'elle la femme qu'elle deviendra : "Après les difficultés il y a toujours quelque chose d'heureux qui arrive.".
C'est dans le Japon de l'entre-deux guerres que Tomoji grandit, perd une partie de sa famille, manque de croiser par hasard Fumiaki, alors jeune phorographe, sans savoir que ce jeune homme deviendra quelques années plus tard son mari, son pilier : "Avec toi, j'ai l'impression de pouvoir surmonter toutes les difficultés.".
Je trouve le principe intéressant, j'ai été portée par cette histoire bien que le découpage puisse au début déboussoler, mais tout finit par prendre sens.
Au-delà de l'histoire familiale de Tomoji, heureuse puis triste, j'ai été touchée par la beauté des paysages, Tomoji vivant dans la campagne au nord du mont Fuji, des lieux que l'on n'a pas l'habitude voir dans les romans, ainsi que par l'époque, sans doute parce que l'histoire Japonaise m'est majoritairement inconnue.
Tomoji est issue d'un milieu pauvre, traditionnel, c'est ce Japon que l'auteur met en lumière, une image bien lointaine de celle que l'on se fait de ce pays.
C'est aussi un Japon avec lequel l'auteur n'est pas familier, il n'a pas habitué le lecteur à cela à travers son oeuvre et finalement il excelle là encore à le dépeindre.
Il fait également référence au tremblement de terre de 1923 de façon très réaliste.
Les Japonais ne le savent pas mais dans quelques années ils connaîtront d'autres drames tout aussi terribles, voire même plus, et il ne faut pas non plus oublier le séisme de 2011.
J'apprécie énormément le plume et le dessin de Jirô Taniguchi, ce roman ne fait donc pas exception.
Il dégage une sensibilité et respire la simplicité et le bonheur de vivre, que demander de plus à une oeuvre que de nous transporter le temps de la lecture dans un autre endroit, à une autre époque.
Il y a aussi beaucoup de réflexions, j'aime ces planches où Tomoji est seule face à la nature, et face à elle-même, à ses réflexions intérieures.
Dans le fond, après avoir lu sa vie jusqu'au moment où elle se marie il est inutile d'en dire plus, le lecteur a parfaitement saisi quelle femme était Tomoji et comment elle en arrivera à créer, avec le soutien de son mari, le temps Shôjushin.

"Elle s'appelait Tomoji" est un beau et sensible roman graphique du regretté Jirô Taniguchi qui y déploie, une fois encore, toute l'étendue de son art.


mardi 12 décembre 2017

Chère brigande - Lettre à Marion du Faouët de Michèle Lesbre


La silhouette libre et rebelle de Marion du Faouët, « Robin des bois » bretonne qui, dans les premières années du XVIIIe siècle, prenait aux riches pour redistribuer aux pauvres, a toujours fasciné Michèle Lesbre. 
Parce qu’une femme aux cheveux roux prénommée Marion, qui avait élu domicile dans une boutique désaffectée en bas de chez elle, a soudain disparu, les traits de l’autre Marion, la « chère brigande », se superposent à ceux de la SDF parisienne. L’écrivain décide alors de partir sur les traces de l’insoumise bretonne, qui mourut sur le gibet à trente-huit ans, lui adressant, pour conjurer l’injustice du monde et sa propre impuissance, une longue lettre. 
À la faveur du trajet en train vers Quimper, les souvenirs d’une autre époque de sa vie resurgissent, quand, jeune militante, elle manifestait contre la guerre d’Algérie ou, institutrice, elle apprenait à lire aux enfants. La vie de Marion agit comme un miroir tendu à ses utopies et à ses révoltes passées : à dix-huit ans, Marion, elle, créait une bande de brigands. Avec des comparses recrutés parmi ses proches, elle allait écumer les bois et redresser les torts. Le Faouët, les monts d’Arrée, Quimper : tous ces lieux, où Marion a vécu et que l’enquêteuse arpente, ravivent la vaillance et l’impétueuse générosité de son héroïne. (Sabine Wespieser)

Je ne cacherai pas que de savoir qu'un roman sortait sur Marion du Faouët m'a rendue joie et bonheur.
Voilà une femme qui j'aime, découverte il y a vingt ans cette année, et dont l'histoire mérite d'être racontée et connue.
Il se trouve que Michèle Lesbre aussi l'apprécie, et que tout a commencé d'une femme aux cheveux roux SDF dont le prénom serait Marion et qui a mystérieusement disparu un jour : "Les yeux dans le vague, elle semblait suivre la litanie des conflits ici ou là avec une sorte de détachement méprisant, elle avait des soucis d'une autre nature, chaque jour était sans doute un combat dérisoire et vital.", réveillant en l'auteur cette autre Marion bien connue des bretons.

Michèle Lesbre s'est laissée porter par ses réflexions, d'abord par rapport à cette femme sans domicile puis par un voyage vers Quimper, sur les traces de Marion du Faouët, tout en se remémorant l'homme qu'elle aimait et avec qui elle déambulait dans les rues de Quimper.
Michèle Lesbre le dit : "Je te parle simplement, je suis une femme qui écrit à une femme.", et c'est aussi avec son âme de femme qu'elle parle à Marion, qu'elle raconte son histoire tout en faisant des parallèles avec la sienne et ses engagements : "La jeune femme révoltée et rebelle que tu es, dont la vie est un palimpseste que le temps colporte, après des générations de conteurs qui se la sont appropriée comme je me l'approprie, me rappelle mes propres colères, mes propres engagements, les blessures que laisse l'Histoire.".
Mais c'est aussi un triste constat que l'auteur fait, en plusieurs siècles la condition féminine n'a malheureusement pas évolué tant que cela et ce qui était vrai à l'époque de Marion du Faouët l'est encore à notre époque : "Je dois te dire qu'aujourd'hui le corps des femmes est toujours en proie à tous les affronts sexuels, toutes les violences, et parfois, dans certains pays, elles sont brûlées lors de mensongers accidents domestiques, lapidées, partout prisonnières des fantasmes masculins.".
J'ai aimé cette navigation entre le passé plus ou moins lointain, le présent, sans chronologie mais uniquement écrite au fil des pensées de l'auteur.
C'est une belle réflexion que mène Michèle Lesbre, qui montre à la fois que l'on peut être touché par une situation sans pouvoir rien y faire, et même lorsque l'on se décide à franchir le cap et essayer de faire quelque chose la fierté de la personne en face nous en empêche.
C'est aussi un constat de notre époque, de la vie personnelle et amoureuse de l'auteur, et des parallèles que l'on peut faire lorsque l'on se retrouve dans un lieu chargé d'Histoire.
En somme, des réflexions comme il nous est déjà arrivé d'en faire, c'est sans doute pourquoi ce livre m'a autant parlé, outre l'héroïne qui exerce sur moi une certaine fascination.
Et puis, il y a le style de Michèle Lesbre, poétique, engagé, personnel, un style qui m'a portée tout au long de cette lecture, certes courte mais intense.

Que voilà une belle lettre pleine d'humanité adressée à Marion du Faouët, brigande au grand cœur née dans la pauvreté et la misère et qui refusât sa vie durant que cela soit le cas pour les personnes qui étaient proches; mais aussi à toute personne un tant soit peu sensible et ouverte aux autres.

lundi 11 décembre 2017

A Beautiful Day (You Were Never Really Here) de Lynne Ramsay

       
     

La fille d’un sénateur disparaît. Joe, un vétéran brutal et torturé, se lance à sa recherche. Confronté à un déferlement de vengeance et de corruption, il est entraîné malgré lui dans une spirale de violence. (AlloCiné)


Ce film a un peu fait la surprise à Cannes en remportant deux prix, avec un Joaquin Phoenix venant chercher son prix en basket.
Autant dire que j’ai eu très envie de le voir, la bande annonce montrant un film noir tout comme l’affiche, qui proclame même que ce film est le "Taxi Driver du 21ème siècle".
La comparaison est un peu forte, disons qu’il y a des similitudes entre le personnage de ce film et celui de Martin Scorcese mais je n’irai pas jusqu’à les comparer ni même dire que l’un est dans le prolongement de l’autre.
A chaque film son histoire, ses interprètes et son époque.


Joe (Joaquin Phoenix) est un vétéran de la guerre, il en est revenu traumatisé, tout comme son enfance lui a laissé des marques, et aujourd’hui il vit comme homme de main (comprendre : il va buter des gens quand on le lui demande).
Sa mission est de récupérer Nina (Ekaterina Samsonov), fille d’un sénateur, prise dans un réseau de prostitution de mineurs.
Sauf que la vérité est autre et que Joe va se retrouver confronté à un milieu corrompu, où la morale n’est qu’un vain mot, et va être aspiré dans une spirale de violence.
On ne va pas se voiler la face, ce film a eu un Prix du Scénario à Cannes et je me demande bien pourquoi car l’histoire n’est pas fofolle, elle tient facilement sur une moitié de feuille A4.
En prime elle n’est même pas originale puisque c’est une adaptation d’un roman de Jonathan Ames.
Mystère et boule de gomme !
 L’autre chose qui me fait grincer des dents, c’est le titre : pourquoi traduire un titre en Anglais par un autre titre en Anglais ?
Cette pratique me dépasse complètement, j’ai même cru pendant un temps que le film avait changé de nom entre Cannes et sa sortie.
Mais non, je trouve ça crétin et ça n’a aucun sens, mais bon passons, fort heureusement je ne m’arrête pas à ces détails lorsque je vais au cinéma.


Le premier détail qui frappe, c’est le son, et son importance.
Il n’y a pas encore d’images à l’écran mais la bande son est déjà présente et plonge le spectateur dans un univers qu’il sait sombre, glauque et dont il devine la violence.
L’ambiance se crée dès les premières secondes et ne lâchera plus le spectateur.
C’est l’un des points forts de ce film, qui en fait toute sa force et sa puissance à l’écran.
Je crois d’ailleurs que le rendu ne sera pas le même sur un écran de télévision dans un salon, pour l’apprécier pleinement il faut le voir dans une salle obscure.
Il y a beaucoup de violence dans le film, c’est une violence sèche, directe, glaciale, à l’image du personnage de Joe que le spectateur pourrait penser sans cœur alors que la vérité est autre.
La réalisatrice a choisi de montrer la psychologie du personnage de Joe en ayant recours aux ellipses, une technique savamment utilisée qui permet de bien saisir ce personnage.
Et alors, l’autre atout indéniable de ce film, c’est la prestation de Joaquin Phoenix, qui pour le coup n’a pas volé son Prix d’Interprétation à Cannes.
Je savais quel grand acteur il pouvait être mais dernièrement il avait, je trouve, légèrement baissé.
Là il revient à haut niveau avec une prestation éblouissante, rappelant, si jamais certaines personnes l’avaient oublié, à quel point il est un acteur doué et talentueux.
A ceux qui voulaient l’enterrer, le phœnix renaît de ses cendres.
Et sans lui, ce film n’aurait pas eu la même portée.
A noter que le reste du casting est lui aussi de très bonne facture, particulièrement la jeune interprète de Nina qui lui confère un côté Lolita, à la fois mutine et provocatrice, mais aussi jeune et que l’on espère encore un peu naïve.


"A Beautiful Day" est un film d’une violence à chaque instant servi par un comédien exceptionnel qui justifie à lui seul le déplacement dans une salle obscure.


       
     

dimanche 10 décembre 2017

Le musée des merveilles (Wonderstruck) de Todd Haynes

       
     

Sur deux époques distinctes, les parcours de Ben et Rose. Ces deux enfants souhaitent secrètement que leur vie soit différente ; Ben rêve du père qu'il n'a jamais connu, tandis que Rose, isolée par sa surdité, se passionne pour la carrière d'une mystérieuse actrice. Lorsque Ben découvre dans les affaires de sa mère l’indice qui pourrait le conduire à son père et que Rose apprend que son idole sera bientôt sur scène, les deux enfants se lancent dans une quête à la symétrie fascinante qui va les mener à New York. (AlloCiné)


J’ai entendu beaucoup de choses sur ce nouveau film de Todd Haynes, après son sublime "Carol", du bon et du moins bon. J’étais partie pour ne pas aller le voir, au final j’ai décidé de me forger ma propre opinion, et puis c’était un peu le seul film qui me faisait rêver.
Visuellement, ce film est merveilleux. Todd Haynes mêle avec brio le noir et blanc, la couleur, la ville de New York, et passe d’une époque à l’autre.
Car l’histoire suit, sur deux époques distinctes, le parcours de Rose, petite fille sourde fuyant son père pour retrouver son frère à New York, et de Ben, petit garçon venant tout juste de perdre sa mère et fantasmant sur son père qu’il n’a jamais connu, bien décidé à le retrouver en se lançant à sa recherche dans New York. Bien évidemment, les parcours de Rose et de Ben vont se croiser, mais à vous d’en découvrir la raison.
Pour le personnage de Rose, le réalisateur a opté pour le noir et blanc et le muet, hommage au cinéma de l’époque mais aussi pour faire deviner au spectateur la surdité de Rose. Pour le personnage de Ben, c’est la couleur et le son, mais avec quelques nuances puisque suite à un accident Ben va perdre l’ouïe.


C’est Brian Selznick qui a écrit le scénario adapté de son roman, au moins un gage que l’histoire n’a pas été trop dénaturée, d’autant qu’il semblerait que la version romancée soit très graphique pour le personnage de Rose, il fallait donc trouver une astuce pour le transposer à l’écran.
Le spectateur finit par se douter du lien unissant Rose et Ben, il n’en demeure pas moins que la réunion est des plus émouvantes et m’a fait venir les larmes aux yeux (comme quoi, tout est possible).
Si j’ai apprécié les passages constants d’une époque à l’autre, cela déstabilise un peu car il n’y a pas de lien pendant longtemps entre ces deux périodes, si bien que le spectateur passe d’une à l’autre sans en comprendre la raison.
Il faut attendre la dernière demi-heure pour que le film prenne toute sa dimension émotionnelle.
Si la mère de la mort de Ben (formidable Michelle Williams) apporte une dimension tragique, ainsi que le désamour de la mère de Rose, actrice de théâtre, envers sa fille ; cela n’émeut pas immédiatement le spectateur, c’est vraiment la dernière partie qui a su me toucher.


Le casting voit Julianne Moore endosser deux rôles, une actrice au sommet de son art et que j’ai toujours autant de plaisir à voir à l’écran (et qui a déjà tourné avec Todd Haynes dans le sublime "Loin du paradis").
Elle livre une belle prestation de comédienne, tout en finesse dans son jeu.
Mais là où le casting a fait encore plus fort, c’est avec les enfants.
Ben Oakes incarne un touchant Ben qui déambule dans New York à la recherche de ce père dont sa mère n’a jamais voulu lui parler et qui au passage va nouer une belle amitié.
Quant à Millicent Simmonds elle campe une Rose plus vraie que nature, et a su me toucher par la justesse de ses attitudes et de ses expressions.
Et quel bonheur de revoir des endroits de New York dont ce superbe musée d’histoire naturelle, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de faire dans son intégralité (pour la partie minéralogie), aussi quel bonheur de revoir les galeries sur la faune et l’Amérique du Nord.
Le rêve est à la fois dans le destin de ces deux personnages mais aussi dans la promenade que le film propose au spectateur, pour se finir sur la panne gigantesque de courant de 1977 où les personnages nous quittent en regardant le ciel étoilé. Et le spectateur aussi a des étoiles dans les yeux.


"Le musée des merveilles" est un beau film très touchant sur la quête de deux enfants à deux époques distinctes dont les chemins vont finir par se croiser, sans doute l’un des films les plus enchanteurs de cette fin d’année.


       
     

       
     

       
     

       
     

samedi 9 décembre 2017

Detroit de Kathryn Bigelow

       
     

Été 1967. Les États-Unis connaissent une vague d’émeutes sans précédent. La guerre du Vietnam, vécue comme une intervention néocoloniale, et la ségrégation raciale nourrissent la contestation. À Detroit, alors que le climat est insurrectionnel depuis deux jours, des coups de feu sont entendus en pleine nuit à proximité d’une base de la Garde nationale. Les forces de l’ordre encerclent l’Algiers Motel d’où semblent provenir les détonations. Bafouant toute procédure, les policiers soumettent une poignée de clients de l’hôtel à un interrogatoire sadique pour extorquer leurs aveux. Le bilan sera très lourd : trois hommes, non armés, seront abattus à bout portant, et plusieurs autres blessés. (AlloCiné) 


Pourquoi n’ai-je jamais vu de film de Kathryn Bigelow auparavant ?
C’est la question qui me taraude l’esprit après avoir vu ce film, je ne comprends pas comment j’ai pu passer aussi longtemps à côté de cette réalisatrice.
En attendant, voici l’erreur réparée avec ce film dont la sortie a coïncidé à quelques jours aux cinquante ans des événements dont il est question.
Les émeutes de Detroit (également connues sous le nom d’émeute de la 12ème rue) font partie des plus importantes connues aux Etats-Unis (après celles de New York en 1863 et celles de Los Angeles en 1992), pourtant c’est moins vrai en dehors des frontières (ou alors tout simplement parce qu’elles remontent à plusieurs dizaines d’années).
Quelques chiffres qui parlent d’eux-mêmes : 7 200 arrestations, 467 blessés, 43 morts.
Après une bonne introduction sous forme de dessins pour mettre le spectateur dans le contexte, le film s’intéresse dans un premier temps aux émeutes de Detroit ayant commencé aux petites heures du dimanche 23 juillet 1967 pour s’achever cinq jours plus tard, puis dans un deuxième temps se focalise sur l’incident à l’Algiers Motel dans la nuit du 25 au 26 juillet 1967.
Résumer cet incident n’est pas des plus simples, disons que la police de Détroit, la police d’Etat du Michigan et la Garde Nationale, persuadés qu’un sniper avait tiré sur eux de cet hôtel, ont battu violemment et humilié toute une nuit durant 9 personnes (2 femmes blanches et 7 hommes noirs), et tué 3 adolescents noirs (et évidemment par la suite, ils s’en sortis, leurs meurtres étaient soi-disant justifiés ou ce n’était que de l’auto-défense).


Dès les premières minutes le spectateur est cloué dans son fauteuil, il n’arrivera plus à en sortir jusqu’à la fin, et même là, cela sera compliqué pour lui.
La mise en scène de Kathryn Bigelow est impeccable, elle ne s’embarrasse pas de fioritures, elle scotche le spectateur et tourne toujours autour de ses acteurs, ce qui contribue fortement à créer une ambiance et à y plonger le spectateur.
Voir un film de Kathryn Bigelow, c’est une expérience à vivre, j’ai trouvé sa mise en scène particulièrement maîtrisée, elle savait où elle voulait en venir et comment elle allait y parvenir, c’est extrêmement professionnel et je tiens à souligner la qualité de son travail.
L’ambiance monte crescendo et finit par être oppressante, je dis cela en tant que spectateur alors imaginez pour les acteurs, et surtout ce qu’il en était dans la réalité.
C’est un film fort et juste qui finit par basculer dans l’horreur absolue, à tel point que l’on se demande si cela va avoir une fin.
 Toute la scène dans l’Algiers Motel est le point culminant du film, et de la tension qu’il a créée, je serai très curieuse de connaître la durée de cette scène, à mon avis cela va chercher dans les une heure.
Et c’est long, toujours plus violent, toujours plus horrible, toujours plus sanguinaire, et toujours plus révoltant.


Cette tragédie est parfaitement restituée, ce sont des faits du passé qui parlent aussi du présent, car cette époque n’est pas révolue, aux Etats-Unis comme ailleurs, il n’y a qu’à se rappeler les émeutes à Charlotte ou à Saint-Louis.
Ça fait mal de se dire qu’en près de cinquante ans la situation n’a pas complètement évoluée et que des décisions de justice sont toujours défavorables à des personnes noires par rapport à des blanches, surtout si celles-ci appartiennent aux forces de l’ordre.
Kathryn Bigelow a, j’ai l’impression, l’habitude de mettre les pieds dans le plat et sait très bien cerner son pays et appuyer là où ça fait mal.
Sa direction d’acteurs est parfaite, certains sont connus d’autres moins, mais ils livrent des prestations impeccables.
Mention à John Boyega dans le rôle de Dismukes, découvert il y a deux ans avec "Star Wars – Le réveil de la force", et limite cela me fait plaisir de le voir dans ce genre de rôle, au moins il ne sera pas cantonné à une seule franchise au cours de sa carrière.
Et mention spéciale à Will Poulter qui incarne Krauss, le policier raciste de service, un rôle difficile tant ce personnage est détestable et qu’il tient à merveille.
Tout au long du film je me disais que je l’avais déjà vu, effectivement il était plus jeune dans "Les Miller, une famille en herbe" ou "The Revenant", il a changé de registre et prouve qu’il peut interpréter toute une palette de rôles.


Quand Kathryn Bigelow frappe, elle met le spectateur K.O, c’est en tout cas ce qui se passe avec son excellent Detroit, un film nécessaire et d’actualité sur l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui.


       
     

       
     

vendredi 8 décembre 2017

Logan Lucky de Steven Soderbergh

       
     

Deux frères pas très futés décident de monter le casse du siècle : empocher les recettes de la plus grosse course automobile de l’année. Pour réussir, ils ont besoin du meilleur braqueur de coffre-fort du pays : Joe Bang. Le problème, c’est qu’il est en prison. (AlloCiné)


Steven Soderbergh avait dit qu’il arrêtait le cinéma.
D’accord.
Finalement il est revenu à la réalisation.
Pourquoi pas.
Comme on dit, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, voilà le réalisateur avec un film comme il aime à en faire sur un casse, mais avec des paumés pour ne pas dire des loosers.
Parce les frères Logan, Jimmy (Channing tatum) et Clyde (Adam Driver) sont des paumés de chez paumés, doublés de poissards, et il n’y a peut-être que leur sœur Mellie (Riley Keough) pour remonter un peu le niveau.
Aussi quand Jimmy annonce qu’il a l’idée du siècle pour faire un casse, il y a de quoi avoir peur.
D’autant que l’expert en coffre-fort dont ils ont besoin, Joe Bang (Daniel Craig), est en prison.


Ce film a été tourné sur une durée très courte.
Il n’est pas sur les chapeaux de roue comme on pourrait s’y attendre avec ce genre, mais il sait planter son décor et insuffler son rythme propre.
L’histoire est une satire de l’Amérique d’aujourd’hui où ceux qui n’ont rien galère, sauf que là ils arrivent à obtenir quelque chose.
Pour la moralité on repassera, mais ce n’est pas ce que l’on attend de ce genre de film.
Après, ce ne sont pas des délinquants, et c’est sans doute ce qui rend un peu attachant les frères Logan.
Il y a un côté très plouc et sud profond des Etats-Unis, il y a du second degré et il ne faut pas prendre ce film au pied de la lettre.
Pour être honnête, je m’attendais à plus rire, au final j’ai souri par moment mais cela s’arrête là.
Le casting est très bon, je ne connaissais pas Channing Tatum (i.e. je ne l’avais jamais vu dans un rôle) mais j’avais déjà apprécié des prestations d’Adam Driver et quel bonheur de voir Daniel Craig dans un rôle à contre-emploi.
Le casting féminin est également savoureux, avec Katie Holmes et Hillary Swank.
A titre personnel, j’ai apprécié le personnage de Mellie, une femme qui cherche à s’imposer dans un monde d’hommes, plutôt lourdauds.
Ce film ne fera pas date dans mes annales du cinéma mais il m’a permis de passer un bon moment et de me détendre.


Steven Soderbergh bien de sortir de sa retraite, il signe avec "Logan Lucky" un film efficace dans un genre qu’il affectionne, et qui lui réussit.

jeudi 7 décembre 2017

Au revoir là-haut d'Albert Dupontel

       
     

Novembre 1919. Deux rescapés des tranchées, l'un dessinateur de génie, l'autre modeste comptable, décident de monter une arnaque aux monuments aux morts. Dans la France des années folles, l'entreprise va se révéler aussi dangereuse que spectaculaire. (AlloCiné)


Albert Dupontel se lance dans le film historique avec cette adaptation du Prix Goncourt de Pierre Lemaître "Au revoir là-haut".
Sur le papier, cela avait de quoi faire un peu peur, pour ma part en tout cas.
Après, quand on connaît cette historie d’arnaque aux monuments aux morts par deux rescapés des tranchées (dont une gueule cassée), on se dit que cela a du sens qu’un Albert Dupontel ait été intéressé par cette histoire.
Et inutile de tourner plus longtemps autour du pot, c’est une adaptation réussie et sans doute la meilleure œuvre d’Albert Dupontel à ce jour (notez que c’est aussi ce que je pense de ce roman par rapport à son auteur).


Pourtant au début du film, j’ai failli hurler au scandale quand j’ai découvert que l’issue du roman avait été remplacée par une autre qui, je le craignais, n’allait pas du tout, mais alors pas du tout, me convenir.
Inutile de crier au loup, cette fin est savamment choisie et menée, et elle est tout aussi immorale que celle du roman, si ce n’est même plus.
D’autant qu’Albert Dupontel a travaillé le scénario avec Pierre Lemaître et qu’il a lui-même validé ce changement.
C’est tout à fait dans l’esprit du livre et cela en fait une adaptation réussie, voire même un exemple à reproduire.
Les situations comiques se retrouvent à l’écran (sérieusement, la visite des cimetières par un sombre inspecteur raffolant de poulet, il ne faut presque lire le livre rien que pour cela), les dialogues entre certains personnages font rire aux éclats, mais celles dramatiques se ressentent également ; j’ai vraiment retrouvé toute la beauté du livre dans ce film.
D’un autre côté, difficile de faire tenir ce roman dans un film, certaines scènes ont été raccourcies, d’autres modifiées mais au final pour cadrer au mieux avec le format cinématographique.
J’ai tout de même eu l’impression que certaines scènes avaient été retirées, dans sa version initiale le film durait effectivement plus longtemps, Albert Dupontel l’a retravaillé au fur et à mesure des premières projections.
J’espère sincèrement que ces scènes coupées figureront sur le DVD.


Visuellement, ce film est très beau, que ce soit les premières scènes prenant place dans les tranchées ou tout le travail réalisé sur les masques créés, et portés, par Edouard Péricourt.
J’aime l’esthétique de ce film et tout le travail fait en amont, le résultat est beau et ne trahit aucunement l’esprit du roman.
Tout comme le casting est excellent et sert à merveille les personnages.
A l’origine, Albert Maillard devait être interprété par Bouli Lanners, suite au désistement de cet acteur Albert Dupontel a endossé le rôle.
Et ne fait pas du Albert Dupontel dedans.
Si Laurent Lafitte campe un lieutenant Pradelle plus salaud que nature, Niels Arestrup est tout simplement génial dans le rôle du patriarche Marcel Péricourt, et offre des scènes de franche rigolade, quant à Emilie Dequenne et Mélanie Thierry elles incarnent fort joliment les figures féminines de l’histoire.
La première belle trouvaille dans ce casting c’est Héloïse Balster dans le rôle de Louise, la petite protégée d’Albert Maillard et d’Edouard Péricourt.
Mais l’énorme révélation de ce film, et donc la seconde belle trouvaille, c’est Nahuel Perez Biscayart qui livre une prestation éblouissante d’un Edouard Péricourt défiguré, se cachant sous des masques, incapable de parler et tout juste bon à grogner, le tout passe par sa gestuelle et son regard, quelle prestation !
C’est à mon avis l’aspect le plus impressionnant de ce film, cette prestation d’acteur, et qui me marquera sans doute longtemps.
Il fallait réussir à donner vie à cette histoire, aux personnages, et particulièrement à Edouard Péricourt, c’est désormais chose faite, et avec brio.


"Au revoir là-haut" est un film d’une immoralité jouissive savamment orchestré par un Albert Dupontel bien inspiré, l’un des meilleurs films de cet automne, voire même de l’année 2017, qui vous donnera sans doute envie de lire ou de relire le roman de Pierre Lemaître.


       
     

       
     

       
     

Mon Ántonia de Willa Cather


Grand classique du catalogue et de la littérature américaine, Mon Ántonia, est un véritable chef-d'oeuvre, écrit par l'une des légendes du XXe siècle, aux côtés de Virginia Woolf et d'Edith Wharton. (Rivages)

Lorsqu'il est enfant, Jim Burden vient s'installer avec sa famille dans le Nebraska où il fait la rencontre d'Ántonia Shimerda, la petite fille d'une famille immigrée Tchèque.
Entre eux naît une amitié : "Quand elle est décidée à aimer les gens, elle ne veut plus entendre aucune critique.", mais la famille Shimerda est plus pauvre que celle de Jim et la vie est pour eux plus compliquée : "Si je vivrais ici, comme toi, ça serait autrement ... les choses seront faciles pour toi ... mais elles seront dures pour nous.".
Ils ont des valeurs communes mais vont connaître deux destins, à l'occasion d'un voyage en train Jim Burden va revoir une connaissance, ils vont évoquer le passé, dont Ántonia, ce qui va inspirer à Jim Burden la transcription par écrit de ses souvenirs : "Pour des garçons et des filles qui grandissent, la vie ne peut pas s'arrêter, même dans la plus paisible des petites villes perdues au milieu de la campagne; il leur faut continuer de grandir, qu'ils le veuillent ou non.".

Ántonia, c'est l'image même de la femme immigrée travailleuse, de celle à qui le travail ne fera jamais peur et qui trimera toute sa vie durant dans une campagne profonde d'Amérique.
Jim Burden, lui, c'est plus l'image de celui qui réussit à se sortir de ce milieu pour fonder sa réussite et s'élever dans la société.
Le rêve Américain a deux facettes, deux vitesses.
Ántonia, c'est le passé, c'est la nostalgie du temps qui passe et de l'enfance révolue, c'est aussi un fantasme jamais réalisé, un peut-être qui n'aura jamais lieu, un futur qui aurait pu se produire si Jim n'était pas parti, une connaissance qui le hante aujourd'hui et à jamais : "Sais-tu, Ántonia, que depuis mon départ je pense à toi plus souvent qu'à personne d'autre de cette région du monde ? J'aurais aimé que tu sois ma fiancée, ma femme, ou ma mère, ma sœur, ou n’importe laquelle des créatures irremplaçables qu'une femme peut être pour un homme. L'idée de mon Ántonia est une partie de mon esprit.".
Ántonia, c'est aussi celle qui a appris très tôt que la vie ne faisait pas de cadeau, et plus tard que l'âme humaine est loin d'être toujorus gentille et généreuse : "Ce qui n'allait pas chez moi, Jim, c'était de jamais croire que quelqu'un que j'aimais pouvait me faire du mal.".
Ántonia et Jim, c'est une confrontation qui finit par avoir lieu, sans regrets de ce qui aurait pu advenir d'une relation mi-amoureuse mi-fraternelle et des discussions peuplées des fantômes du passé.
J'ai découvert Willa Cather dans une liste d'auteurs féminines Américaines ayant marqué leur époque.
"Mon Ántonia" est son grand roman, et c'est effectivement une fresque haute en couleurs faisant revivre une Amérique passée, celle des pionniers, des grands espaces, où la nature était hostile et les chances de survie peu élevées, où ceux qui s'en sortaient étaient quasiment des miraculés.
C'est avec grand plaisir que j'ai franchi ce bond dans le passé, dans un Nebraska dont je ne connaissais pas grand chose mais pour lequel j'ai aujourd'hui des paysages dans la tête.
Et puis il y a le style de Willa Cather, grande écrivain, encore une de ses femmes qui marqueront à jamais la littérature et dont il me reste tant à découvrir.

"Mon Ántonia" est sans doute le premier grand roman de la littérature des grands espaces que l'on qualifie aujourd'hui de nature writing, un récit du passé empreint de nostalgie qui m'a transportée.


mercredi 6 décembre 2017

L'ordre du jour d'Eric Vuillard


L’Allemagne nazie a sa légende. On y voit une armée rapide, moderne, dont le triomphe parait inexorable. Mais si au fondement de ses premiers exploits se découvraient plutôt des marchandages, de vulgaires combinaisons d’intérêts ? Et si les glorieuses images de la Wehrmacht entrant triomphalement en Autriche dissimulaient un immense embouteillage de panzers ? Une simple panne ! (Actes Sud)

Ouverture du récit : 20 février 1933, vingt-quatre patrons Allemands sont présents au Reichstag et attendent Adolf Hitler qui va demander de le soutenir : "Et les vingt-quatre bonshommes présents au palais du président du Reichstag, ce 20 février, ne sont rien d'autre que leurs mandataires, le clergé de la grande industrie; ce sont les prêtres de Ptah. Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux protes de l'Enfer.".
Comme quoi "Les plus grandes catastrophes s'annoncent souvent à petits pas.".
Fin du récit : 20 février 1933, vingt-quatre patrons Allemands acceptent de soutenir Adolf Hitler.
Entre les deux, un récit sur l'Anschluss à travers plusieurs passages dont certains méconnus de l'Histoire (la fameuse panne des panzers Allemands une fois la frontière Autrichienne franchie).

J'ai découvert Eric Vuillard et son style avec "Tristesse de la terre", c'est avec plaisir que je l'ai retrouvé dans ce roman lu juste après qu'il ait obtenu, à la surprise, le prix Goncourt 2017.
Non seulement le sujet est loin d'être inintéressant mais au niveau du style ça envoie du lourd, du très lourd.
Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu un Goncourt aussi bien écrit, et pour être franche cela faisait aussi ben longtemps que je n'avais pas dû chercher le sens de certains mots dans un dictionnaire.
Merci Eric Vuillard, la langue Française n'est donc point morte et peut s'élever au-dessus du débat sur la féminisation du genre et l'écriture inclusive !
L'idée de départ est excellente, et Eric Vuillard décortique bien certains événements dans son récit, permettant de donner un sens à l'Histoire et comment des personnes ont pu accepter aussi facilement de suivre une idéologie : "La vraie pensée est toujours secrète, depuis l'origine du monde. On pense par apocope, en apnée. Dessous, la vie s'écoule comme une sève, lente, souterraine.".
C'est un peu cela en somme, Adolf Hitler avait une idée bien précise en tête, il la distillait subtilement et menait son jeu d'une main de maître en laissant la vie s'écouler, alors que tout cela n'avait qu'un but bien précis : construire un Reich de 100 ans et anéantir tous les Juifs.
L'autre chose qu'Eric Vuillard montre bien, c'est comment ces chefs d'entreprises ont accepté de le suivre, puis retourné leur veste à la fin de la guerre, et leurs affaires ont continué à prospérer : "On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d'effroi.".
Ils allaient où le vent les menait, inacceptable d'un point de vue moral mais tristement humain.
J'ai beaucoup apprécié les courts récits constituant l'ensemble, d'autant que certaines anecdotes sont méconnues, et prêtes même à sourire aujourd'hui, comme celle du dîner à Londres où Ribbentrop abuse de la politesse du Premier Ministre Britannique Neville Chamberlain dans l'unique but de retarder la réponse de ce pays à l'Anschluss.
Le tout est finement analysé et cela permet de découvrir ce pan de l'Histoire d'une autre façon, avec un regard neuf.
La construction de ce roman peut déstabiliser, j'ai longtemps cherché à en comprendre le sens, il faut attendre la fin pour ce faire, même si ma lecture achevée je m'interroge encore sur la raison d'être de ce roman.
Enfin, en partie.
Il m'a manqué un petit quelque chose au cours de ma lecture, difficile de le décrire exactement, et c'est bien ce reproche que je ferai à ce livre, le seul, et finalement pas si important de cela au regard de la qualité qui s'en dégage.

Avec "L'ordre du jour" Eric Vuillard dépoussière les prémices et le début du IIIème Reich dans un style sublime qui méritait amplement d'être récompensé par un prix littéraire.

mardi 5 décembre 2017

La disparition de Josef Mengele d'Olivier Guez


1949 : Josef Mengele arrive en Argentine. Caché derrière divers pseudonymes, l’ancien médecin tortionnaire à Auschwitz croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie à Buenos Aires. 
L’Argentine de Peron est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis. Mais la traque reprend et le médecin SS doit s’enfuir au Paraguay puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit… jusqu’à sa mort mystérieuse sur une plage en 1979. 
Comment le médecin SS a-t-il pu passer entre les mailles du filet, trente ans durant ? (Grasset)

J'étais sceptique d'apprendre qu'un roman sortait sur Josef Mengele, cela sous-entendait une part de fiction et sur une personne tel que lui je suis toujours partagée, le côté négatif l'emportant.
Je ne peux pas reprocher à Olivier Guez un manque de documentation, sur cet aspect le récit est fouillé, sur le reste ... je reste plutôt partagée.
Comme de nombreux SS, Josef Mengele a trouvé refuge en Argentine, ce pays dirigé par Peron étant devenu une terre d'accueil : "A la fin des années 1940, Buenos Aires est devenue la capitale des rebuts de l'ordre noir déchu.".
Jusque-là rien de nouveau, c'est quelque chose de connu et de reconnu, l'Amérique Latine a été clémente avec les nazis et en a accueilli beaucoup.
Sur l'Argentine de Peron, là encore rien de nouveau, où le roman a commencé à m'intéresser c'est avec la fin de Peron, à un moment où l'Argentine devient plus regardante sur qui est sur son territoire, poussant Josef Mengele à fuir, à se cacher, et ce d'autant plus que le Mossad n'hésite pas à kidnapper Adolf Eichmann pour le juger en Israël et le condamner à la peine de mort.
Josef Mengele, tremble, il a peur, il devient paranoïaque, un sentiment qui ne le quittera plus jusqu'à la fin de sa vie : "Aussitôt l'information entendue sur le transistor de Roberto, il file dans sa chambre consigner son désespoir et ses craintes, cette peur qui ne le lâche jamais, le paralyse et l'entrave depuis qu'il a quitté son cocon de Buenos Aires.".

Sur la traque du Mossad de Josef Mengele, malheureusement arrêtée alors qu'ils touchaient au but, et sur la mort de ce dernier avec son rebondissement et son identification il n'y a finalement que quelques années, ce roman revêt un certain intérêt.
Comme dit plus haut, Olivier Guez s'est documenté, il ne se contente pas de livrer une fiction brute mais où je suis perplexe c'est que j'en suis arrivée à m'interroger sur son ressenti vis-à-vis de Mengele.
Honnêtement, je m'en contrefiche de savoir qu'il a vécu dans la peur, traqué comme un animal, je ne vais clairement pas pleurer sur le sort d'un sinistre individu comme Mengele, je ne sais si cela a été fait pour le rendre définitivement antipathique mais il n'y avait pas besoin de cela pour qu'il le soit.
A côté de cela, Olivier Guez dépeint un homme sans remords, qui ne regrettera jamais ce qu'il a fait, pas même face à son fils, et concernant ses soit-disant travaux de médecine, le peu qui en est dit suffit à donner la nausée.
J'ai aussi été révoltée de voir comment il avait pu passer entre les mailles du filet pendant trente ans, comme tant d'autres malheureusement, le tout grâce à la complicité de quelques personnes payées et surtout d'états qui fermaient les yeux.
Et j'ai beaucoup de mal à croire qu'il n'était pas possible en se donnant la peine de chercher de constater que Josef Mengele entretenait des relations avec sa famille en Allemagne, famille qui l'a aidé toutes ces années.
Cela nous rappelle finalement le silence et une forme de lâcheté qui ont eu cours après guerre, il fallait surtout se taire et faire comme si la vie reprenait, voire continuait après une parenthèse.
Je n'ai pas trouvé le style fou, c'est bien rédigé mais je ne comprends pas comment ce livre a pu obtenir un prix comme le Renaudot, j'ai été habitué à mieux dans les livres primés.

"La disparition de Josef Mengele" n'est pas une lecture déplaisante, elle conviendra à ceux qui veulent en savoir plus sur ce sinistre personnage mais ne fera pas forcément date dans mes annales de lecture sur ce sujet.

lundi 4 décembre 2017

Bakhita de Véronique Olmi


Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion. 
Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres. (Albin Michel)

Avec cette lecture, c'est une nouvelle lacune de comblée.
Je le reconnais, je ne connaissais pas Joséphine Bakhita, née au Soudan près du Darfour, kidnappée à l'âge de 9 ans par des négriers musulmans qui la vendent et la revendent plusieurs fois sur les marchés d'El Obeid et de Khartoum, acquise par le consul d'Italie Calisto Legnani et arrivée en Italie, où elle sera confiée aux religieuses canossiennes à Venise puis fera le choix d'être baptisée, de devenir religieuse et finira canonisée par Jean-Paul II en 2000.
Pour le dire plus simplement, la première esclave noire devenue affranchie, religieuse et canonisée.

Véronique Olmi retrace le parcours de cette femme, de sa vie heureuse avec sa famille jusqu'à l'enlèvement de sa sœur par des négriers puis le sien, le traumatisme face aux violences subies est tellement fort qu'elle en oubliera son nom et gardera alors celui qui lui a été donné par des négriers : "Elle ne sait pas que Bakhita, son nouveau nom, signifie "la Chanceuse". Elle ne sait pas qu'elle est prise par des négriers musulmans. A la vérité, elle ne sait rien de tout ce que cela signifie.".
Joséphine Bakhita écrivit son histoire en 1910, ce qui a permis à Véronique Olmi de bâtir son roman, mais ce ne fut pas sans difficultés : "Comment raconter ce qu'elle voudrait n'avoir jamais vécu ?".
Et à lire tout ce qu'elle a vécu il n'est pas étonnant qu'elle n'ait pas voulu revivre tout cela, entre les violences, les scarifications et les tatouages subis, Bakhita fut une miraculée, à plusieurs reprises, et a développé une véritable force qui fit l'admiration de tous : "Cette façon qu'elle a d'aller au bout de sa douleur et d'en revenir infaillible.".
Véronique Olmi retrace avec justesse les violences subies par cette femme, bine souvent au-delà de l'imaginable et de l'horreur, mais aussi la surprise, voire le choc, qu'elle provoque à son arrivée et à chacun de ses passages en Italie : "Au-dessus de la tunique blanche ne ressortait que le noir de son visage, comme sculpté à la lumière, et miraculeusement non scarifié. Toutes les marques d'infamie étaient cachées, la tunique était comme un voile de pudeur et pour la première fois depuis son enlèvement, elle a ressenti qu'il y avait quelque chose d'elle qui n'appartenait qu'à elle. Son corps, objet de profit et de tant de violences, lui était rendu, dissimulé aux autres il devenait un secret. Son secret.".
L'auteur décrit également le bien-être qui envahit Bakhita et l'a poussée à rester chez les religieuses, à ressentir la foi et à le devenir.
Au final, pas si étonnant que cela lorsque l'on découvre tout ce par quoi elle est passée.
Le rythme de narration est parfois lent parfois plus rapide, malgré l'intérêt que j'ai porté à cette lecture je ne peux pas dire que j'ai lu ce livre rapidement, en tout cas par rapport à mes standards habituels.
En cela j'ai du mal à me prononcer sur le style de l'auteur, je suis bien en peine de dire s'il me plaît ou non et je vais devoir lire autre chose d'elle pour me forger mon opinion.
Si l'histoire racontée a un intérêt, celui de faire découvrir la vie de cette femme, je peux comprendre qu'il n'ait au final reçu que peu de prix littéraire : Joséphine Bakhita a écrit (ou fait écrire) son histoire, Véronique Olmi n'a donc rien inventé, au mieux elle s'est inspirée de ses écrits, voire en cite des passages; au pire elle a brodé les blancs, mais l'histoire en soit n'est complètement originale.
Attention, ce n'est pas pour autant que ce roman n'a aucun intérêt, bien au contraire.

"Bakhita" est un roman intéressant pour découvrir la vie de Joséphine Bakhita si comme moi vous n'aviez jamais entendu parler de cette personne auparavant; ou alors pour la découvrir sous un autre angle si vous la connaissiez déjà.

dimanche 3 décembre 2017

Un pays à l'aube de Dennis Lehane


L'Amérique se remet difficilement des soubresauts de la Première Guerre mondiale. De retour d'Europe, les soldats entendent retrouver leurs emplois souvent occupés par des Noirs en leur absence. L'économie est ébranlée, le pays s'est endetté et l'inflation fait des ravages. La vie devient de plus en plus difficile pour les classes pauvres, en particulier dans les villes. C'est sur ce terreau que fleurissent les luttes syndicales, que prospèrent les groupes anarchistes et bolcheviques, et aussi les premiers mouvements de défense de la cause noire. (Payot et Rivages)

Après le formidable "Shutter Island", roman avec lequel j'ai découvert Dennis Lehane, et "Un dernier verre avant la guerre", le premier tome de la série Kenzie et Gennaro, je me suis dit que cela faisait longtemps, bien trop longtemps, que je n'avais pas lu un livre de cet auteur.
A l'origine je voulais lire "Ils vivent la nuit", sauf que je me suis rendue compte qu'il s'agissait d'une trilogie, dite Coughlin du nom de la famille principale, j'ai donc commencé par le premier : "Un pays à l'aube".
L'Amérique se remet difficilement de la Première Guerre Mondiale, les soldats essayent tant bien que mal de retrouver leur place dans une société où l'économie est vacillante, où la vie est de plus en plus difficile, particulièrement pour les classes les plus pauvres, et où la ségrégation raciale est de mise : "Alors que la côte est et la côte ouest se concentraient sur la récession et la guerre, les téléphones et le base-ball, les anarchistes et leurs bombes, les progressistes et leurs alliés partisans du retour aux bonnes vieilles traditions religieuses avaient émergé du Sud et du Midwest.".
Ajouter par-dessus cela l'épidémie de grippe Espagnole, l'Amérique des années 20 est donc une poudrière sur le point d'exploser.
Dans la famille Coughlin, d'origine Irlandaise, il n'y a pas ce genre de problèmes, Thomas Couglin, le patriarche, est capitaine de police à Boston, Aiden dit Danny est policier, le cadet est avocat, et le plus jeune s'apprête à suivre le chemin de ses aînés.
Sauf que le collègue et ami de Danny, Steve Coyle, va le pousser à suivre les réunions syndicales, et Danny va découvrir la réalité des conditions de vie des policiers de Boston : misérables, ce qui va le pousser à se révolter contre cette injustice et à s'opposer à son père.

Difficile de résumer ce livre de Dennis Lehane tant il est riche de personnages, de situations, et tant il retranscrit de façon exacte les conditions de vie à Boston juste avant les années 20 et l'avènement de la prohibition.
Le récit suit trois personnages dont les destins vont se croiser : un joueur de base-ball, Luther Laurence un jeune Noir venant de s'installer avec sa femme à Tulsa, ville qu'il va devoir fuir et se réfugier à Boston, et enfin Danny Coughlin.
Cela permet d'avoir une photographie de l'époque en s'intéressant à toutes les couches sociales, des plus miséreuses aux plus aisées.
S'il y a un personnage principal, c'est évidemment Danny, qui va découvrir l'envers du décors et déchanter de l'Amérique : "Nous sommes soi-disant au pays de la liberté, mais qu'en est-il du droit de s'exprimer ? De se réunir ? Il n'est pas pour nous, pas aujourd'hui."; mais aussi perdre ses illusions de pouvoir obtenir mieux pacifiquement : "C'était la fin de tous leurs rêves de paix et de solution mutuellement satisfaisante, l'anéantissement de tout le travail accompli, des manifestations de bonne volonté et de de bonne foi, de l'espoir.".
En 1918, les patrouilleurs de Boston n'ont pas eu d'augmentation salariale depuis 1905, ils n'arrivent pas à faire vivre leur famille, ils vont finir par se mettre en grève, et déclencher le chaos à Boston.
Tout cela est vrai, et bien méconnu, quant à l'issue de ce conflit elle est tout simplement écœurante mais à vous de le découvrir en lisant ce roman.
Et qui sait aussi ce qu'il est advenu des malheureux qui ont eu l'outrecuidance de survivre à la grippe Espagnole ?
Là aussi c'est l’écœurement qui vous guette.
C'est une Amérique en mutation dont parle Dennis Lehane, où les syndicats deviennent plus présents et n'hésitent plus à recourir à la force pour se faire entendre, où la population qui crève de faim se révolte, où il ne faudrait pas que le communisme gagne trop les esprits mais où pourtant tout est fait pour cela soit le cas.
C'est un roman riche basé sur des faits historiques, c'est un pavé mais quelle histoire, que de personnages attachants, quelle belle description sans concession de l'Amérique.
Dennis Lehane, décidément, a tout d'un grand auteur et frappe toujours juste.
Inutile de vous dire que je vais bien entendu me précipiter lire les deux autres romans composant cette série.

"Un pays à l'aube" est un excellent roman de Dennis Lehane dont je vous conseille la lecture, à la fois pour le style de l'auteur mais aussi pour l'histoire qu'il y raconte.


samedi 2 décembre 2017

Sexy de Joyce Carol Oates


Darren est un lycéen de seize ans, timide et plein de doutes mais très séduisant, un des espoirs de l’équipe de natation. Sa beauté lumineuse lui attire toutes les faveurs, y compris celles de son professeur d’anglais, Mr Tracy, qui le surnote. Le jour où, par la faute de Mr Tracy, un de leurs copains est renvoyé de l’équipe de natation, les amis de Darren décident de se venger. Ils adressent au proviseur du lycée un courrier anonyme et des photos pornographiques accusant Tracy de pédophilie. (Scripto)

"A North Falls, 8 300 habitants, les nouvelles circulaient vite. Les nouvelles dérangeantes, les mauvaises nouvelles, les nouvelles catastrophiques, et les nouvelles humiliantes. Tout allait très vite.", et ça, Darren va en faire les frais.
Darren, mais surtout Mr Tracy, son professeur.
Darren est un jeune garçon d seize ans en pleine quête identitaire, dans un monde où il ne sait pas où est sa place, tiraillé entre ce que veut son père, ce qu'il pense que les professeurs attendent de lui et par-dessus tout son professeur de natation, mais aussi travaillé par sa virginité, son rapport avec les filles de son âge, les autres garçons, et la compétition, aussi bien sportive qu'amoureuse ou amicale.
Aussi un beau jour, alors que son professeur Mr Tracy le ramène chez lui, il croit qu'il s'est passé quelque chose : "C'était en novembre, un mardi après l'entraînement de natation. La chose avec Mr Tracy, le prof d'anglais de Darren. La chose, c'est en ces termes que Darren y penserait par la suite. La chose, un mot vague, indéfini. La chose qui n'était pas arrivée de toute façon.".
Comme déjà dit, Darren est un jeune garçon perdu, sans repères, qui ne sait pas comment agir et réagir et n'a personne à qui se confier.
Alors Darren va penser que quelque chose a eu lieu, au final non mais Darren est paralysé par la peur, le poids des autres et de ce qu'ils vont penser de lui : "Il avait eu peur de ce que les autres auraient dit. Il avait eu peur de ce que son père aurait dit. Et il n'aurait pas pu dénoncer ses amis. Il n'aurait tout simplement pas pu.", alors Darren laisse faire et laisse répandre les rumeurs sur ce professeur.
Il s'épuise dans le sport, la natation, pour tenter d'oublier : "Il s'épuisait exprès pour laisser ses pensées derrière lui, dans l'eau fortement chlorée, comme du poison dont il se serait lavé.".

Darren est-il coupable ou innocent ?
Car "Sexy" est avant tout un suspens psychologique où cette question va tarauder l'esprit du lecteur une bonne partie du roman.
Darren n'est ni vraiment l'un ni vraiment l'autre, il est un entre-deux que Joyce Carol Oates décortique avec justesse, comme elle sait si bien le faire avec son style efficace pour mettre à nu les tréfonds de l'âme humaine.
Le lecteur hésite, il se demande si l'auteur n'est pas en train de joeur avec lui, puis il finit par comprendre que Darren a cru qu'un geste pouvait signifier plus, et qu'ensuite il n'a pu qu'être spectateur du mauvais tour que ses amis vont jouer à ce professeur, c'est la rumeur qui va dicter sa pensée et sa ligne de conduite, et peut-être que Darren le regrettera par la suite.
C'est dans une forme moderne que Joyce Carol Oates a conçu son roman, en ayant notamment recours aux mails, et comme Darren est un sportif elle fait référence au cours de son récit à un autre grand nageur Américain : Michael Phelps.
J'ai d'ailleurs trouvé cela intéressant quand on sait par quoi est passé ce sportif rattrapé par les démons de l'alcool et les excès de vitesse, avant de revenir au plus haut niveau, car c'est à cela que l'on reconnaît les grands sportifs et c'est cette évolution que va connaître le personnage de Darren.
Une nouvelle fois Joyce Carol Oates traite avec justesse d'un sujet de société, en recréant parfaitement l'ambiance d'une petite ville Américaine et la mesquinerie de certaines personnes face à la trop grande gentillesse d'autres.
J'aime décidément le style de cette auteur et je trouve qu'elle excelle dans tout ce qu'elle fait, y compris les romans à destination des adolescents.
Celui-ci a une nouvelle fois fait mouche et a encore fait grandir toute mon admiration pour cette grande dame de la littérature Américaine.

"Sexy" est un redoutable roman de suspens psychologique servi par la plume percutante de Joyce Carol Oates, un livre trouble, à l'image de l'eau, et marquant.

jeudi 30 novembre 2017

La femme du gardien de zoo de Diane Ackerman


Jan et Antonina Zabinski dirigent le zoo de Varsovie quand éclate la Seconde Guerre mondiale. La Pologne est envahie et bientôt règne la barbarie. Les animaux ont été tués sous les bombardements, envoyés à Berlin ou ont servi de gibier aux officiers allemands. Jan et Antonina se mettent alors à élever des porcs – officiellement pour les troupes, officieusement pour nourrir les habitants du ghetto. Surtout, ils profitent d’un réseau de souterrains reliant les cages pour y cacher des juifs et les faire quitter le pays… Grâce au courage de ce couple, trois cents d’entre eux seront sauvés. (Editions L'Archipel)

Inspiré du journal d'Antonina Zabinski, dont des extraits sont cités à plusieurs reprises, cet ouvrage est consacré à un couple, les Zabinski, gardiens du zoo de Varsovie avant-guerre qui vont mettre ce lieu au service de la protection des Juifs, soit en les cachant soit en les aidant à fuir.
Lorsque la guerre se déclare, Antonina n'est pas à Varsovie, elle est en vacances avec leur fils mais elle sent le monde se dérober sous ses pieds : "Antonina avait l'impression "de s'éveiller d'un long rêve, ou d'entrer dans un cauchemar", quoi qu'il en soit de vivre un séisme mental. En vacances loin du fracas politique de Varsovie, protégée par "l'ordre calme et serein de la vie paysanne, l'harmonie des dunes de sable blanc et des saules pleureurs", des animaux excentriques et les aventures d'un petit garçon égayant chaque journée, il lui avait été presque possible d'ignorer les événements du monde, ou du moins de rester optimiste à leur sujet, et même d'une naïveté obstinée.".
Lorsqu'elle revient, la réalité la heurte de plein fouet et plutôt que de tergiverser, elle se lance, avec son mari, dans la résistance et la protection, d'abord des animaux du zoo lorsque cela est encore possible, puis dans celle des humains, particulièrement les Juifs qui se retrouveront prisonniers du ghetto de Varsovie avant d'être déportés.

Qui se souvient des Zabinski, malheureusement pas grand monde et pourtant ils ont été honorés par Yad Vashem en 1968.
Qui sait aussi qu'une majorité de la population Polonaise a résisté, là encore pas grand monde, et pourtant l'état a su rester soudé pour lutter à sa manière contre l'occupant : "Aussi déroutante que devait être la vie sous l'Occupation, l'état polonais clandestin, uni par la langue plus que par le territoire lutterait sans discontinuer pendant six années.".
Cette lecture est un peu déroutante, tout d'abord par sa forme, car je m'attendais à un roman mais pas à cette forme de récit au plus près de la réalité, avec une retranscription que l'on pourrait qualifier (à tort) de froide émaillée d'extraits du journal d'Antonina Zabinski.
Passée cette surprise, je suis rentrée dans le récit dont j'ai apprécié les détails de la vie quotidienne, notamment avec les animaux du zoo.
Mais aussi par son histoire plutôt méconnue, et qui au final mériterait de l'être beaucoup plus car, à leur échelle, les Zabinski ont fait beaucoup pour aider les Juifs, Jan prenant même le risque d'en faire sortir du ghetto pour les cacher au zoo.
Les Zabinski vont croiser d'autres personnes bien réelles, j'ai eu grand plaisir à trouver sur ce chemin une autre résistante Polonaise, elle aussi Juste parmi les Nations, Irina Sendlerowa, qui a contribué à sauver des centaines d'enfants Juifs et qui a malheureusement été oubliée depuis.
C'est fort regrettable ces oublis, car on a finalement une vision noire de l'histoire de Pologne durant cette période, de telles personnes contribuent à l'éclaircir quelque peu et surtout à éviter les raccourcis en mettant tous les Polonais dans le même panier.
J'ai aussi découvert le rôle du zoo de Varsovie avant-guerre dans la préservation de certaines espèces, mais aussi l'importance, et la richesse aujourd'hui, de la forêt de Bialowieza : "Il y a de nombreuses formes d'obsessions, les unes diaboliques, les autres fortuites. Quand on se promène à travers la richesse de Bialowieza, on ne devinerait jamais l'influence qu'elle a eue sur les ambitions de Lutz Heck, le sort du zoo de Varsovie et l'opportunisme altruiste de Jan et Antonina, qui ont exploité l'intérêt obsessionnel des nazis pour les animaux préhistoriques et une forêt primitive afin de sauver une foule de voisins et d'amis en danger de mort.".
Je compte bien retourner en Pologne et désormais cette forêt revêt un intérêt particulier pour moi, de plus les Zabinski ont été assez malins pour utiliser à bon escient le fanatisme écologique des nazis, là aussi un aspect que l'on a tendance à occulter (il fallait libérer les animaux servant de cobayes, dans le même temps on tuait sans sourciller des êtres humains et on en utilisait d'autres comme cobayes).
Ce récit permet aussi de saisir sur le vif les conditions de vie dans la Pologne de la Seconde Guerre Mondiale, un témoignage intéressant qui permet d'élargir ses horizons.
Je regrette que le film qui en ait été tiré ne sorte pas sur nos écrans, j'aurai sans doute été le voir.

"La femme du gardien de zoo" est un récit émouvant mettant en lumière un couple tombé dans l'oubli, et tout particulièrement le caractère et la volonté de fer d'une femme, Antonina Zabinski, à préserver la vie coûte que coûte, au péril de sa propre vie et de celle de sa famille.
Belle leçon d'abnégation !


mercredi 29 novembre 2017

Dunkerque (Dunkirk) de Christopher Nolan

       
     

Le récit de la fameuse évacuation des troupes alliées de Dunkerque en mai 1940. (AlloCiné)


Christopher Nolan se lance dans un film historique, une première pour ce réalisateur, en s’attachant au récit de l’évacuation des troupes alliées de Dunkerque en mai 1940, un épisode de la Seconde Guerre Mondiale dont on ne parle que peu souvent et connue sous le nom d’Opération Dynamo.
Pour la faire courte, les troupes alliées sont coincées dans la poche de Dunkerque, le seul moyen de les évacuer est par voie maritime mais cela est très compliqué par les incessants bombardements aériens.
Pour avoir une chance de rebondir et modifier le cours de la guerre, la Grande-Bretagne décide d’évacuer les troupes en ciblant un nombre de personnes jugé suffisant pour préparer une contre-offensive et fait pour cela appel à toutes les ressources maritimes possibles, particulièrement les voiliers appartenant à des civils.
L’appel sera entendu, les bateaux viennent nombreux et l’opération est un succès, le nombre d’évacués étant plus important que celui escompté, ce qui a permis de reconstituer une armée pour l’issue que l’on connaît quelques années après.


Même dans un film historique Christopher Nolan garde sa marque de fabrique en ayant recours à trois espaces temps différents : sur terre avec les soldats attendant d’être évacués sur la plage, sur mer avec l’armée Anglaise et les civils pour l’évacuation, et dans les airs avec l’aviation Anglaise faisant le tout pour le tout afin de faciliter l’évacuation par voie maritime.
Evidemment le laps de temps n’est pas le même pour ces trois classes, c’est nettement moins retors que dans ses autres films mais cela nécessite tout de même un minimum d’attention pour ne pas se perdre.
La qualité de l’image est particulièrement belle, Christopher Nolan a soigné sa mise en scène et a tourné en 70 mm Imax et Super Panavision 65 mm, comme Quentin Tarentino pour "Les huit salopards" à titre d’exemple. Sur le papier, et techniquement, c’est merveilleux, le hic c’est que les copies sont réduites à du 35 mm ce qui conduit à un appauvrissement de la qualité.
Et si comme moi vous l’avez vu sur un écran de cinéma, certes, mais de taille modeste, et bien j’ai trouvé le résultat final trop écrasé et je n’ai pas pu l’apprécier à sa juste valeur.
C’est un peu dommage car les scènes de batailles sont impressionnantes, qu’elles prennent place dans les airs ou sur mer, à tel point que j’ai presque eu la sensation d’être prisonnière du bateau qui coule et de me retrouver à me débattre pour l’extraire des flots.
Je dis bien presque car à mon avis si j’avais vu le film en condition réelle cela aurait été effectivement le cas.
Si les batailles sont impressionnantes, elles ne sont pas sanglantes, elles gardent toutefois un caractère de violence et permettent de saisir toute l’horreur de la situation pour les soldats à ce moment-là, qui se sont vus mourir plusieurs fois et qui ont assisté, impuissants, à la mort de centaines d’autres. 


L’aspect surprenant de ce film, c’est qu’il est complètement déshumanisé car aucun personnage n’est connu ni présenté sous un nom, hormis de rares exceptions comme le Commander Bolton.
La volonté du réalisateur en agissant ainsi est bien évidemment de faire primer les événements sur l’individu, il fait ici un film historique et pas l’histoire d’un soldat en particulier.
Quelques habitués de Christopher Nolan sont présents à l’écran, comme Tom Hardy (décidément plus je vois cet acteur plus j’apprécie son jeu) ou Cillian Murphy.
Quelques grandes têtes d’affiche sont présentes, à l’image d’un Mark Rylance ou d’un Kenneth Brannagh particulièrement inspiré, pour une bonne partie du casting Christopher Nolan a fait appel à la jeune génération, dont certains ne sont pas connus voire même dont il s’agissait de la première fois à l’écran (Harry Styles, il paraît qu’il est connu, pas de moi en tout cas).
J’en citerai deux, Fionn Whitehead et Barry Kheogan, je les ai trouvés juste et ils collaient bien avec leur personnage.
Le casting est en tout cas de qualité, mais là aussi c’est habituel chez ce réalisateur.


Pour sa première incursion dans ce genre, Christopher Nolan a visé juste avec "Dunkerque", un film plutôt bien construit et méticuleux dans sa reconstitution historique.